D‘ordinaire, la maladie d’Alzheimer évoque à tout un chacun la perte de reconnaissance des êtres les plus proches. Ce symptôme n’est peut-être que l’une de ses manifestations les plus extrêmes, ultimes. Avant cela, il y a un long chemin d’oubli de soi. C’est d’abord ce que nous montrent Richard Glatzer et Wash Westmoreland avec le très beau Still Alice, adapté du roman éponyme de la neuroscientifique Lisa Genova, publié en 2007 : une maladie qui vous fait perdre votre identité, une lente autodestruction de l’esprit, tant subie que contrôlée, par une Julianne Moore bouleversante.

Reconnue par ses pairs, aimée par son mari (joué par Alec Baldwin) et ses enfants, Alice Howland (Julianne Moore) mène une carrière universitaire brillante. Professeur de linguistique à l’Université de Columbia, elle se définit par son intelligence et par l’habileté avec laquelle elle comprend ce que parler veut dire. À 50 ans, tout ce qu’elle a patiemment construit à force de travailler porte ses plus beaux fruits. Alice, belle comme jamais, rayonne : il y a un parfum de succès dans l’air.

Toutefois, peu à peu, des troubles mettent en péril la maîtrise qu’elle avait jusqu’alors de son corps et de sa langue : sportive en pleine santé, elle perd peu à peu ses repères lorsqu’elle court ; linguiste hors pair, elle en vient à oublier les menus mots du quotidien. Le verdict ne tardera pas : elle est diagnostiquée avec une forme précoce de la maladie d’Alzheimer.

Par petites touches, la maladie s’installe, et Julianne Moore en offre une retranscription rarement larmoyante, toujours pertinente. Elle nous donne à voir sa propre disparition, par le corps qui se perd et l’esprit qui s’oublie. La désorientation donne le vertige, tant au personnage qu’au spectateur qui pourra difficilement ne pas éprouver le besoin impérieux de retenir Alice, de l’aider à être toujours Alice.

Elle-même se retient du mieux qu’elle peut. Retenir ce corps qui doit uriner mais ne parvient plus à trouver les toilettes chez soi. Retenir celle qu’elle fut, en s’écrivant des mots pour ne pas s’oublier, en se posant indéfiniment une série de questions essentielles qui la définissent au sein de la famille : moi, Alice, née au mois d’octobre, maman de trois enfants, épouse du Docteur John Howland, etc.

Face à l’adversité qui deviendra, inéluctablement, trop grande, elle anticipe sa propre disparition. Alice enregistre ainsi une vidéo dans laquelle elle s’adresse à celle qu’elle sera devenue lorsque la maladie l’aura emportée. À cette Alice du futur, elle demande de suivre une série d’étapes qui la conduiront, sans qu’elle ne le sache, à la mort : message d’une vivante à une morte-vivante, d’une Alice à l’autre, de celle qui se connait encore à celle qui va s’oublier.

Toutes ces stratégies tentent de composer avec la perte de soi inéluctable, ainsi qu’elle l’exprimera dans un discours vibrant devant une assemblée de personnes concernées par la maladie d’Alzheimer. Elle nous rappelle que celle-ci n’est oubli des autres qu’en second, car c’est d’abord de soi-même que l’on fut fait étranger. Un soi et un corps qui ont perdu leur identité, lorsqu’il n’est plus possible de dire « je », et encore moins où ce « je » serait situé.

N’empêche qu’il reste l’amour, quand tout le reste a disparu. C’est l’une des plus belles scènes qu’il nous fut donné de voir, quand l’une des filles d’Alice, Lydia (Kristen Stewart), récite ce que l’on pourrait appeler une histoire du monde. Il y est question d’éléments qui se perdent et se retrouvent, fusionnent les uns avec les autres, se soutiennent les uns les autres, passent les uns dans les autres. Alice y entend une histoire d’amour. Amour qui, suggèrent Richard Glatzer et Wash Westmoreland, pourrait bien se passer de toute coordonnée et mémoire sur lesquelles se repose l’identité du sujet et du corps. Amour, partout, sans limite de temps ou d’espace, s’exprimant et se diffusant malgré ou à travers les siècles et les lieux. Still, avec ou sans Alice.

EN BREF
Note

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