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« Ademloos » de Daniel Lambo

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Il est de ces films qui demandent parfois un certain recul critique. Des films que l’on n’aborde pas de la même manière que les autres, d’abord de par leur sujet, délicat ou important, puis par leur manière de l’aborder. Ademloos, le dernier film de Daniel Lambo, est de ceux-là. Le cinéaste le dit lui-même : ce film lui tient à cœur, c’est le plus personnel de sa carrière. Et pour cause, puisqu’il est personnellement impliqué dans ce que raconte le film, à savoir la lutte des victimes de l’amiante, pour faire reconnaître, encore aujourd’hui, sa nocivité et la responsabilité des grandes firmes qui ont, des années durant – et encore actuellement, dans certains pays – assuré qu’elle était sans danger. Daniel Lambo commence son film dans sa ville natale, Kapelle-op-den-Bos, où l’usine Eternit a longtemps exploité l’amiante et l’a fait respirer à ses employés ainsi qu’aux riverains. Si des associations tentent aujourd’hui de dénoncer les exactions de l’entreprise, il existe toujours une loi du silence dans la région, puisque l’usine continue à faire travailler beaucoup de monde. C’est avec une dignité incroyable que Daniel Lambo donne la parole aux victimes, tout en revenant consciencieusement, sans trop de didactisme, sur les dates et les faits marquants de la prise de conscience sur les dangers de l’amiante. Pour cela, il va notamment jusqu’en Inde, où Eternit continue de sévir, ce qui lui donne l’occasion de rencontrer Nirmala, victime collatérale qui est le personnage le plus bouleversant de son film. Elle semble veiller sur les hommes, distillant sa sagesse et sa belle humanité au gré du film, jusqu’à prendre la parole devant une assemblé de spécialistes, conquis par son message plein de bon sens et d’amour. Pour toutes ces raisons, Ademloos est un film majeur, peut être pas pour sa mise en scène ni sur le plan esthétique, mais parce qu’il veut faire bouger les choses sur un plus grand échiquier. Ce type de cinéma à la fois engagé et personnel doit absolument continuer à exister et il faut se battre contre vents et marées pour l’imposer, pour qu’il soit vu en masse.

« Whitney » de Kevin Macdonald

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Véritable ode à une femme hors du commun, à une icône brisée, le documentaire que consacre Kevin Macdonald à Whitney Houston est un exemple édifiant de « Rise and Fall », une magnifique success-story qui se mue irrémédiablement en descente aux enfers. En rassemblant des images d’archive de la carrière de la popstar et des images de ce que traversait l’Amérique à ce moment-là – les séquelles de la ségrégation raciales, les émeutes faisant suite aux brutalités policière –, et en les alternant avec des témoignages de proches de la chanteuse, Macdonald tend à faire le portrait d’une idole, d’une femme, d’un pays et d’une société. Le film est en cela vraiment saisissant, car il réussi sur tous les tableaux, que ce soit sur le plan intime de la star, sur la construction d’une image publique et dans l’aspect sociétal, cette photographie socio-politique de l’Amérique à un instant précis. Et puis, il s’agit aussi d’un documentaire coup-de-poing, qui ne rechigne pas à faire des révélations déchirantes sur l’enfance de Whitney Houston, abusée par sa cousin Dee Dee Warwick. Le film garde cette révélation pour sa dernière partie, laissant auparavant planer le doute sur ce qui aurait pu être à la base du mal-être de la chanteuse, ce qui la poussait à se plonger dans cette spirale infernale d’autodestruction. À la vision d’un tel documentaire, on ne peut s’empêcher de se dire que la réalité rattrape, voire dépasse parfois la fiction, tant le destin tragique de Whitney Houston est romanesque et cinématographique. Et sur le plan de la réalisation, dans la vision qu’il a de ce destin, de cette histoire humaine, le film est largement à la hauteur. Plus qu’un documentaire, nous sommes là devant un véritable film de cinéma !

« Guy » d’Alex Lutz

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C’est peu dire que l’on n’attendait pas grand-chose du second film d’Alex Lutz (la « Catherine » de Canal+), d’abord parce que son premier film, passé inaperçu, était une comédie classique sans grand intérêt, puis parce que ces dernières prestations en tant que comédien n’avaient pas marqué les esprits (Les Visiteurs 3, Spirou et Fantasio). La surprise n’en est que plus grande car, qu’on se le dise, Guy n’est pas loin du chef d’œuvre. C’est à un chanteur « has been », sorte de croisement improbable entre Claude François, Herbert Léonard et Daniel Guichard, que Lutz a décidé de donner vie en lui prêtant ses traits, dans ce « documenteur » doux-amer rempli de saillies drolatiques, de moments véritablement touchants, et parsemé de faux scopitones et autres extraits reconstitués d’émissions de variétés. L’acteur-réalisateur y donne libre court à toute son inspiration et tout son talent de fantaisiste-transformiste. Filmé en caméra subjective par un fils illégitime qui ne lui révélera jamais son identité, Guy Jamet se laisse suivre dans sa vie d’ex-chanteur populaire, entre les galas provinciaux, une tentative de come-back pathétique et les interviews condescendantes. Mais c’est dans les entre-deux de sa vie privée, dans les apartés en face-à-face, que l’homme se livre petit à petit en tant qu’être humain. Moins comédie que mélodrame mélancolique sur le temps qui passe et la filiation, Guy s’impose sans conteste comme l’un des meilleurs films français de l’année. On lui prédit d’ailleurs un beau destin aux prochains Césars. Nul doute que la prestation d’Alex Lutz ne laissera pas indifférente l’Académie, ni d’ailleurs le maquillage époustouflant qui lui permet de donner vie à son personnage. Ce ne serait pas étonnant qu’il suive le chemin de Guillaume Gallienne, autre acteur-réalisateur transformiste passé par Canal+, avec lequel il y a une filiation évidente.

« Ni juge, ni soumise » : contre le surréalisme belge

Le surréalisme à la belge est autant une fierté nationale qu’un produit formaté à destination de l’international. Le récent appel d’air occasionné par le retour en grâce des Diables Rouges et leur qualification pour la coupe du monde 2014 au Brésil a remis la Belgitude au bout du jour. Le petit belge et son surréalisme bien à lui sont devenus trendy. Beaucoup, dans le monde, nous envierait donc notre humour, notre diversité, notre créativité, la singularité de nos œuvres et la variété de leurs formes. C’est un discours qu’on a déjà servi ad nauseam, à la manière des spots publicitaires de terroir qu’on trouve dans les aéroports et qui vantent en boucle les merveilles du patrimoine local. Sauf que ce discours est une pure invention du système et des politiciens qui le soutiennent, dans le but de fédérer, de légitimer une utilisation non questionnée de l’argent public destiné à la culture et de réaffirmer, entre les lignes, le soutien à un idéal patriotique dont on se passerait bien. Remettons les pendules à l’heure : tout le monde s’en fout de la Belgitude, et en premier lieu les belges (qui ne voient pas de films belges, pour citer un exemple), à qui on impose de force cette identité nationale (dissimulée derrière une grande diversité) et pour laquelle la non-adhésion serait vue comme une trahison.
Le surréalisme belge est ainsi devenu un marqueur identitaire. Plus précisément : la pierre angulaire légitimée par le système d’une fierté patriotique illusoire. Ses ramifications sont nombreuses. Elle offre une manière de nous sentir unis dans le chaos généralisé. Tous les belges doivent se sentir belges. C’est un mouvement solidaire imaginaire : quand un belge a un accident à l’autre bout du monde, il y a de forte chance que sa petite histoire se retrouve en bonne place sur les sites web des grands journaux. « Mon Dieu, il et arrivé quelque chose à un touriste belge au Zimbabwe ! ». Et que de dire des succes story des petits belges qui réussissent à Paris ? Et que dire encore des diables rouges et le haut degré de bêtise qui accompagne chacun de leurs faits et gestes (« Insolite : regardez ce qu’à fait Romelu Lukaku hier soir en boîte ! ») ? Le surréalisme à la belge est la vitrine de cet élan chauviniste et nationaliste insupportable : son cœur inattaquable autant que le ciment qui fait tenir l’édifice. Il en est la forme légitime et culturellement indiscutable.
Le film documentaire de Yves Hinant et Jean Libon, Ni Juge, ni soumise, dit le premier film « Striptease », repose discrètement sur ce tropisme identitaire. Les deux cinéastes suivent la juge d’instruction Anne Gruwez, un personnage typiquement belge : à la fois perchée et excentrique, cette brusseleir pur jus est un symbole de la Belgitude par excellence. Anne Gruwez roule en Citroën 2 chevaux, possède un rat qu’elle laisse en liberté dans sa maison et qu’elle nourrit avec les escargots de son jardin, a une langue bien pendue et pas avare en expressions croustillantes, et ne semble pas avoir de limites dans la gestion cocasse de ses dossiers professionnels. Anne Gruwez est typiquement belge. C’est une créature que seul le surréalisme belge est capable d’inventer. Un produit parfaitement formaté à l’image de la belgitude nationale. Les deux réalisateurs ne s’y trompent pas, ils savent qu’ils ont entre les mains une pépite et une excellente cliente. Ni Juge, ni soumise vend ainsi un produit belge. Mais pas de n’importe quelle manière : en opposant la belgitude à ce qui ne l’est pas, à savoir les étrangers non intégrés dans la société. La majeure partie du film se déroule dans les bureaux du palais de justice où exerce Anne Gruwez. Les clients, tous aussi farfelus les uns que les autres, défilent dans son bureau. Turcs, africains du nord, consanguins d’Europe de l’Est… Leur « surréalisme » n’est pas de la même nature. Il est maladif, dangereux et inadapté à la belle et radieuse société belge. Très vite, nous comprenons qu’un surréalisme prend le dessus sur l’autre. L’un est noble, l’autre est dégénérescent. Les deux réalisateurs invitent le spectateur non plus à rire d’une cocasserie générale, comme c’est le cas habituellement dans Striptease, mais simultanément à rire et condamner des êtres humains présentés comme des déchets de la société. C’est un rire de droite, un rire d’état et lié au pouvoir, le rire du surréaliste belge contre la misère dans la société.

« La Prière » de Cédric Kahn

Remarqué comme acteur dans l’excellent L’Économie du couple, de notre Joachim Lafosse national, Cédric Kahn est également – et avant tout ? – un cinéaste, et pas des moindres. Il le prouve une nouvelle fois avec ce saisissant portrait d’un jeune homme réapprenant la vie et la sérénité après l’addiction à la drogue, dans une communauté religieuse qui soigne les accros par la prière. Cédric Kahn est, il faut le savoir, totalement athée. Et son film n’en est que plus fort, car il prône les vertus thérapeutiques de la prière et son efficacité réparatrice sur ces jeunes gens désemparés, paumés sur le chemin de la vie. Ce qui est surtout très beau, c’est cette fraternité qui est à l’œuvre entre les membres de la communauté. Ces liens indéfectibles qui se tissent entre eux et qui les uniront à jamais, même en dehors de cette retraite spirituelle. Cela fait du bien de voir le respect que se portent ces jeunes, la façon douce et pleine d’empathie qu’ils ont de s’adresser la parole. Il y a également dans ce film l’une des scènes les plus émouvantes vues de longue date au cinéma : un rassemblement entre les communautés féminines et masculines, lors duquel chacun parle face aux autres pour raconter son histoire. C’est alors le passé de ces personnes qui transparaît à l’écran, par le simple pouvoir d’évocation des mots. L’enfer de l’addiction devient une réalité concrète à l’écran, ne serait-ce que par les expressions faciales de ceux qui la raconte. Pourtant, rien n’est montré, aucun flashback encombrant ne vient gâcher la beauté de ce moment d’émotion. En dehors de ses qualités intrinsèques d’écriture et de la sensibilité hors normes qu’il dégage, le film bénéficie également d’une solide aide dans la performance incroyable d’Anthony Bajon. Ce jeune acteur au physique improbable s’annonce comme l’un des futurs grands du cinéma français, et comme un solide prétendant au titre de meilleur espoir masculin lors des prochains césars.

Cannes 2018 : nos attentes et nos pronostics pour le prochain Festival

La 71ème édition du Festival de Cannes se présente sous les meilleurs auspices. Après l’annonce éminemment politique de la nomination de Cate Blanchett en tant que présidente du jury, tous les espoirs sont permis. Si quelques habitués devraient encore connaître les honneurs de la compétition, un grand chamboulement pourrait avoir lieu. Thierry Frémaux a-t-il senti la tempête qui secoue le milieu du cinéma depuis un petit temps déjà ? Cette édition sera-t-elle historique et marquera-t-elle au fer rouge l’histoire du festival autant que celle de l’art cinématographique en général ? Nous le saurons bientôt. Espérons au moins voir un nombre important de femmes réalisatrices propulsées en compétition. Ce serait la moindre des choses, bien que parmi nos attentes (voir ci-dessous) et les pronostics qui sortent ici et là, très peu de femmes sont citées ! Thierry Frémaux sortira-t-il un lapin de son chapeau ? Ce dernier a déjà suscité de nombreuses polémiques par le passé. En quête de rachat, à l’instar du milieu en général, il devrait changer son fusil d’épaule et réserver aux cinéphiles de nombreuses et délicieuses surprises. Espérons aussi que le cinéma belge retrouvera les honneurs de la sélection officielle, que ce soit en compétition ou à un Certain Regard. Continuer du grand Joachim Lafosse pourrait enfin permettre à son auteur de connaître sa première sélection en compétition officielle. On croise les doigts mais tout est réuni pour que cette tentative soit la bonne, avec notamment Virginie Efira au casting. Nos grosses attentes : – « Ma vie avec John F. Donovan » Xavier Dolan – « Les Frères Sisters » de Jacques Audiard – « Annette » de Leos Carax – « Continuer » de Joachim Lafosse – « Todos los saben » de Asghar Farhadi – « First Man » de Damien Chazelle – « Loro » de Paolo Sorrentino – « The Favourite » de Yorgos Lanthimos – « Sunset » de Laszlo Nemes – « Amin » de Philippe Faucon – « Un autre monde » de Stéphane Brizé – « Le poirier sauvage » de Nuri Bilge Ceylan – « Windows » de Steve McQueen Notre palmarès idéal : Palme d’Or : « Ma vie avec John F. Donovan » Xavier Dolan ou « Sunset » de Laszlo Nemes Grand Prix : « First Man » de Damien Chazelle ou « Todos los saben » de Asghar Farhadi Prix d’interprétation masculine : Toni Servillo pour « Loro » de Paolo Sorrentino Prix d’interprétation féminine : Emma Stone pour « The Favourite » de Yorgos Lanthimos

« Every Day » de Michael Sucsy

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Voici un film bien décevant. D’autant plus qu’il partait sous de bons auspices et que sa première partie promettait le meilleur. C’est frustrant d’assister ainsi à un film qui se délite à ce point, qui ne tient absolument pas ses promesses et surtout, qui fait preuve de malhonnêteté. Every Day est adapté d’un livre pour adolescents écrit par David Levithan et met en scène A qui, de jour en jour, passe d’un corps à l’autre. Depuis sa naissance, cet individu dont on ne sait s’il s’agit d’une fille ou d’un garçon n’arrive pas à se stabiliser dans un corps. À l’âge de 17 ans, il fait la rencontre de Rhiannon, dont il-elle tombe instantanément amoureux-se. D’abord incrédule face à ce que A tente de lui faire comprendre petit à petit, chaque fois dans une enveloppe corporelle différente, Rhiannon finit par tomber également sous le charme de cet esprit nomade. Mais le fardeau de A implique également des responsabilités et une éthique. La grande idée du film, ce que rend en tout cas possible l’adaptation de cette histoire au cinéma, c’est que plusieurs acteurs (une quinzaine) incarnent à tour de rôle le même personnage. C’est une configuration inédite, et qui apporte quelque chose de vertigineux à l’ensemble. L’autre donnée essentielle, c’est que le personnage de A est asexué ou sans genre. Sa relation avec Rhiannon implique donc une vision très actuelle de la sexualité des jeunes ainsi qu’une révolution des clichés de la comédie romantique. En tout cas, c’est ce qu’elle devrait impliquer. Car, passé trois quarts d’heure qui laissent augurer que cet aspect sera bel et bien tenu jusqu’au bout, Every Day s’éloigne significativement de cet horizon. Alors que l’on pensait que Rhiannon allait vivre son histoire d’amour alternativement avec des garçons et des filles, voilà qu’on ne la voit embrasser que des garçons, et pas les plus moches. Plus grave, quand arrive enfin la scène tant attendue d’un baiser entre filles, celle-ci est coupée après à peine deux secondes d’échange, comme s’il s’agissait de la chose la plus impensable qui soit et qu’on ne pouvait pas la montrer plus longuement que ce temps très restreint. Quel dommage qu’en 2018, un film pour adolescents ne puisse pas encore montrer cela ! Et que dire du final, qui empêche Rhiannon et A de vivre leur amour sous des prétextes fallacieux, en réservant à la première une porte de sortie téléphonée et conforme aux clichés les plus éculés de la comédie romantique de bas étage, tout en oubliant complètement le-la second-e, laissé-e à son triste sort et pour qui une « happy end » est impensable, lui-elle qui n’est même pas un vrai personnage incarné… Le plus grand péché d’Every Day est donc de nous avoir laissé croire, la moitié durant, qu’il allait bousculer les clichés et les mentalités, pour mieux rentrer dans le conformisme le plus flagrant en fin de parcours. C’est presque indigne et, en tout cas, très hypocrite !

« Annihilation » d’Alex Garland

Alex Garland était dans nos petits papiers depuis le merveilleux Ex machina, qui avait redynamisé la SF d’auteur il y a de cela 4 ans. Avec Annihilation, sorti directement (et injustement ?) sur Netflix, il signe un nouveau chef d’œuvre qui confirme tout le talent de ce cinéaste prometteur. L’histoire du film peut être résumée de la sorte : une entité d’origine inconnue s’est développée sur terre et menace d’engloutir toute la planète si on ne comprend pas son fonctionnement. Un commando de 5 femmes scientifiques s’aventure alors dans la zone de quarantaine pour tenter de percer les secrets du phénomène. Rapidement, elles comprennent que leur mission sera compliquée. Ce qu’elles y découvrent remettent en perspective toutes leurs certitudes sur la vie, la mort et les mystères de l’univers… Annihilation raconte d’abord une quête métaphysique digne des plus grands films de science-fiction. Que se passerait-il si une menace extraterrestre, même discrète, venait à surgir sur notre planète ? Comment l’humanité en serait-elle affectée ? Garland laisse planer le doute sur l’origine et le but de la mystérieuse présence plasmique. Nous savons seulement qu’elle réécrit toutes les règles de la vie biologique terrestre. Le mystère suscite la curiosité et titille l’esprit : que serait notre monde si, en effet, les règles de la vie étaient modifiées ? La perspective qu’ouvre le cinéaste est à la fois fascinante et glaçante. Le vivant ne formerait plus qu’une seule et même entité qui se modulerait en différentes ramifications complexes. L’homme pourrait être un arbre et continuer à parler. Un chien pourrait avoir des ailes. Chacun d’entre nous pourrait avoir un double, voire même plusieurs ? Alex Garland esthétise cette recherche métaphysique, cosmologique et biologique grâce à une mise en scène féérique et stupéfiante. Certaines scènes marqueront indéniablement l’esprit de nombreux spectateurs. Nous pensons par exemple à cette vision furtive, telle une oasis perdue dans le désert, de jeunes cerfs blancs aux bois recouverts de fleurs. Ou, bien entendu, à ces magnifiques plans d’êtres humains transformés en petits bosquets, comme s’ils étaient figés dans le temps par le désastre. On pourrait y voir une figuration des grandes catastrophes de l’ère moderne, comme celle de Tchernobyl, qui a tant marqué l’imaginaire des créateurs de SF de ces trente dernières années. Mais Annihilation raconte aussi, et surtout, une quête personnelle, une quête d’identité qui passe par l’accomplissement du deuil d’un amour perdu qui doit, en réalité, renaître. En cela, le film relie l’histoire personnelle de Lena (Nathalie Portman, parfaite comme à son habitude) et l’histoire infinie du cosmos et des mystères de l’univers. Le parallèle est évident et c’est là que se trouve indéniablement la clé pour comprendre Annihilation. Tout est une question de double. Osons cette explication : à l’image des cellules qui se dédoublent et réinventent le vivant, chaque être est lié à un autre au regard des lois mystérieuses de l’Univers. Le film chercherait alors à fait comprendre cela à Lena : son double n’est pas tant l’alien qui essaye de lui ressembler que Kane, son mari qu’elle a trompé et à qui elle doit accorder une seconde chance. La fin du film pourrait ainsi être expliquée de ce point de vue : c’est une nouvelle chance, un nouveau départ, un deuil surmonté et la création d’une vie nouvelle où les gens destinés à être ensemble le seront pour l’éternité. Que l’entité extraterrestre soit détruite importe peu car elle a accompli son destin. Elle a transmis à Lena et à Kane les gênes d’un monde nouveau qui viendra se substituer au monde humain défaillant qui est le nôtre. En ce sens, Annihilation porte en lui un message d’amour et de paix qui, pour s’accomplir, doit passer par la terrible épreuve d’une confrontation avec l’inconnu.  

« Black Panther » de Ryan Coogler

Avec Black Panther, Marvel Studio atteint (enfin !) la maturité et franchit un nouveau cap dans son histoire. Il ouvre le monde jusqu’ici cool des Avengers au contexte social et politique actuel en se mettant littéralement à l’écoute de l’Histoire. C’était un pari audacieux que le studio remporte haut la main. Il fallait en effet du courage pour oser sortir un blockbuster interprété majoritairement par des acteurs d’origine africaine. Car deux ans après la polémique qui avait miné les Oscars, personne n’aurait parié un dollar sur la possibilité de voir un tel film sortir sur les écrans. Cela nous montre que les polémiques qui secouent le milieu du cinéma produisent des changements de mentalité sur la durée. On ne peut donc que se féliciter du succès de Black Panther, qui a à ce jour dépassé le milliard de $ de recettes à travers le monde. Espérons que ce triomphe phénoménal permettra à plus d’acteurs noirs de trouver des grands rôles. La tendance était bien sûr en marche depuis un moment, mais peut-être que les mentalités n’étaient pas encore prêtes. L’avenir s’annonce donc radieux : les jours de l’hégémonie d’un cinéma entièrement « blanc » sont définitivement comptés. Et le film, dans tout ça ? Il est tout bonnement excellent. Ce n’est pas juste un moyen de faire du buzz, contrairement à ce que pensent certains qui y ont vu de l’opportunisme ou une stratégie marketing. Le scénario, sombre et engagé, est parfait et refuse tout manichéisme : rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir. Dommage que la fin soit un poil décevante. La mise en scène Ryan Coogler, à qui l’on doit le magnifique Fruitvale Station, est aussi brillante qu’inventive. Et que dire des acteurs ? Chadwick Boseman en tête, Michael B. Jordan ou Daniel Kaluuya sont simplement parfaits. Ils peuvent être fiers d’avoir participé à Black Panther. Car il s’agit plus qu’un simple film. On est au-delà du cinéma. Un phénomène culturel s’est produit : on peut même parler d’un rendez-vous réussi avec l’Histoire.

« La Part Sauvage » de Guérin Van de Vorst

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Tout comme le faisait Noces (injustement boudé lors des derniers Magritte), La Part sauvage s’attaque à un sujet actuel et délicat. Là où le film de Stephan Streker abordait la problématique du mariage forcé avec un regard à la fois neutre et documenté, celui de Guérin Van de Vorst essaie de saisir ce qui peut conduire de jeunes gens à embrasser le radicalisme. Jeune père tout juste sorti de prison et tentant de se réintégrer dans la société afin de renouer avec son fils, Ben est petit à petit tenté par l’intégrisme religieux, au contact de fréquentations toxiques. Le film suit en parallèle la tentative du personnage de s’affirmer en tant que père et son embrigadement par des islamistes radicaux. Là où le film évite tous les pièges du didactisme ou de l’amalgame sociétal, c’est qu’il penche constamment du côté humain. Si deux grands sujets sont abordés parallèlement par le film, c’est au final celui de la paternité qui finit par l’emporter, car on sent que Guérin Van de Vorst veut, plus que tout, privilégier la dignité de son personnage principal en lui permettant de se racheter de ses fautes et de ses égarements auprès de son petit garçon. Cette belle histoire de filiation, outre la sensibilité de son auteur, doit aussi beaucoup à l’interprétation fébrile et investie d’un des acteurs français les plus intéressants du moment, l’excellent Vincent Rottiers. Même si l’on peut parfois regretter que cet acteur exigeant soit trop souvent cantonné à des rôles clichés de jeunes délinquants, et cela depuis ses débuts, on ne peut qu’être à chaque fois conquis par ses prestations, toujours empreintes d’une grande justesse. Il faut aussi souligner la présence et le talent du jeune Simon Caudry, qui joue Samir, le fils de Ben. La belle relation de complicité qu’il tisse à l’écran avec Vincent Rottiers est la pierre angulaire du film, ce qui lui donne toute sa force. S’il fallait pointer un petit regret, une infime réserve quant à un film globalement très réussi, ce serait le peu de place qu’y occupent les personnages féminins. Celui de la mère de Samir est très peu développé et pas vraiment à son avantage. Quant à Lucie, interprétée par Salomé Richard (une comédienne à suivre, qui portait à bout de bras le beau portrait de femme Baden Baden), elle a l’air d’abord de n’être là que pour mettre en valeur le personnage masculin par l’intérêt qu’elle lui porte. Heureusement, quelques scènes entre Vincent Rottiers, Simon Caudry et elle contribuent à étoffer quelque peu l’importance de son personnage en cours de film. Malgré ce tout petit bémol, qui n’en est d’ailleurs pas vraiment un, on ne peut qu’être séduit par la justesse de ton qu’a trouvé Guérin Van de Vorst pour raconter cette histoire et pour développer ses personnages. On sera donc très attentif à la suite de carrière de ce jeune cinéaste prometteur.